Au moment où les négociations à Rio +20 patinent et dans un monde déjà tendu, les crises environnementales et l’incapacité des gouvernements à inventer une nouvelle
gouvernance du partage des ressources naturelles risquent de déstabiliser de façon majeure le système international.
Nous entrons dans l’ère de la rareté
Alors que se précisent les limites physiques et écologiques du monde, les décideurs réunis à Rio +20 semblent ignorer le potentiel de tension et de conflit qui
germe dans les crises écologiques. Il existe de nombreux points de friction, qui positionnent clairement les enjeux environnementaux comme un défi pour la paix au 21ème siècle.
Ces nouveaux conflits s’inscrivent dans un monde dont le climat change, et qui devra faire face dans les prochaines années à bon nombre d’évènements climatiques
extrêmes (sécheresses, inondations, canicule, etc.), dont nous ne mesurons pas aujourd’hui l’ampleur.
Ils sont pour l’instant larvés. Certains n’exploseront pas. Mais tous portent en eux une menace forte : celle de priver une partie de l’humanité de l’accès aux
services essentiels que sont l’eau, l’alimentation et l’énergie. Et face à ces besoins fondamentaux, l’humanité a trop souvent prouvée qu’elle ne savait pas gérer pacifiquement les guerres des
ressources.
Arctique : le retour de la course à l’or noir
Première manifestation de ces nouvelles tensions, l’accès au pétrole et aux ressources énergétiques. Si cela n’est pas nouveau dans les relations internationales,
le point chaud de la nouvelle géopolitique des ressources est l’Arctique, continent aux ressources en gaz et pétrole gigantesques. La perspective de fonte de la banquise en raison du
réchauffement de la planète attise les appétits des entreprises et Etats présents dans la région.
Les projections américaines, considérées comme les plus fiables, estiment que l’Arctique pourrait contenir jusqu’à mille milliards de baril d’or noir, soit trois
ans de consommation mondiale, pour une valeur qui pourrait atteindre plus de 90 trillions de dollars. Rien d’étonnant alors à ce que ces dernières années, les Russes, mais aussi les Canadiens et
bien entendu les États-uniens, cherchent à affirmer leur souveraineté sur ces régions polaires, dans une sorte de remake de la Guerre froide et de la course à l’espace.
Cela n’est pas non plus sans implications environnementales, puisque les tentations sont grandes de rouvrir les discussions sur la protection de l’Arctique, jusque
là considéré comme un sanctuaire.
Asie : l’autre front de la guerre de l’eau
L’eau fait aussi partie des sujets classiques de la géopolitique des ressources, pourtant jusque là cantonnée aux zones arides et désertiques, notamment en Afrique
du nord et au Proche-Orient.
Mais la trajectoire de réchauffement sur laquelle nous sommes engagés, qui nous rapproche de 3°C à 4°C de plus en moyenne d’ici la fin du siècle, va provoquer une
fonte massive des plus grands réservoirs du monde : les glaciers himalayens. Dans une région à la démographie galopante, cette évolution a un potentiel tensiogène majeur, puisque quelques uns des
plus grands fleuves du monde, qui alimentent en eau aussi bien l’Inde que la Chine et le Bengladesh, y prennent leur source.

Si les tensions sont encore faibles à ce jour, il y a fort à parier que les premiers risques de pénuries, probablement dans la deuxième moitié du 21ème siècle,
bousculeront cette région.
Biodiversité : une guerre économique
Les ressources génétiques sont un intérêt bien compris pour une bonne part de l’économie mondiale. Malgré les progrès enregistrés à Nagoya sur le partage des
ressources génétiques, les pays à fort potentiel de biodiversité constituent une des clés de la résilience de l’économie mondiale. Sans diversité génétique, il n’y aura pas d’adaptation possible
au changement climatique, mais pas non plus de progrès dans les secteurs de la recherche médicale et de la chimie verte.
Le contrôle des ressources génétiques va donc d’être au centre de la nouvelle géopolitique des ressources. C’est ici de guerre économique qu’il s’agit même si face
à des crises alimentaires et climatiques, et dans un contexte de pénurie, des conflits plus violents peuvent ressurgir à tout moment.
Afrique : la course aux terres arables
Nouvel entrant sur la scène géopolitique internationale, la course à la terre est sans doute l’un des phénomènes les plus frappants des dernières années. Bon nombre
de pays commencent à comprendre l’intérêt stratégique qu’il y a à garantir la sécurité de son approvisionnement alimentaire et énergétique sur une planète au climat changeant.
Parmi ceux-ci, ceux qui aujourd’hui disposent de ressources financières importantes (pays émergents, pays pétroliers et gaziers) investissent dans la terre. Au
cours des dernières années, plusieurs dizaines de milliers d’hectares, en Asie, en Amérique du Sud, mais principalement en Afrique, ont fait l’objet d’acquisition par des acteurs internationaux
(fonds souverains, grands groupes de l’agroalimentaires, ou encore investisseurs financiers).

Ce phénomène, connu sous le nom d’accaparement des terres, exerce en premier lieu des pressions sur les populations locales, souvent contraintes de céder leur
terre, qui demeure pourtant leur seul moyen de subsistance. Émeute de la faim, perte des pays les moins avancés de leur souveraineté nationale sur leur territoire, tout cela constitue un cocktail
explosif susceptible de générer des conflits violents dans des régions où les questions foncières ont souvent conduit à des règlements sanglants.
Migrations alimentaires et climatiques
Le dernier volet des conflits environnementaux est mieux connu. Il s’agit de la question des réfugiés climatiques, que ceux-ci soient temporaires (suite à des
inondations par exemple) ou définitif (en raison de la hausse du niveau des mers qui peut aller jusqu’à rayer certains pays insulaires de la carte).
Plusieurs centaines de millions de personnes vivent sous le risque d’être un jour déplacées. Au regard de l’incapacité de la quasi-totalité des nations à gérer
pacifiquement les flux migratoires existants, il y a ici, que ce soit entre l’Inde et le Bangladesh, ou encore dans certaines régions d’Afrique, une menace importante pour la paix dans le
monde.
Les conflits ont très souvent puisé une partie de leur origine dans le contrôle des ressources. Dans un monde déjà tendu, les crises environnementales et
l’incapacité des gouvernements à inventer une nouvelle gouvernance du partage des ressources naturelles témoignent, au moment où les négociations à Rio +20 patinent, d’un risque de
déstabilisation majeur du système international.
nouvelobs / Kébecleak